•  

                                                              « Myrrha voulait lui faire admirer comme les bois                                                                       étaient beaux, avec leurs petites branches fines sur                                                                 le ciel clair… Oui, tout était beau : le nuage s’était                                                                    dissipé » 

                                                                    (Romain Rolland, Jean Christophe, tome III, l'adolescent)

     

     

    Il a lu Jean Christophe,

    Depuis lors, il se croit

    Devenu philosophe

    Et sage de surcroît.

     

    Si ses pieds sont sur Terre,

    Son front s'élève aux cieux,

    Des mondes plus prospères

    Palpitent dans ses yeux.

     

    Perdu dans ses pensées,

    Il marche dans les bois

    Et, choses insensées,

    Pense entendre des voix.

     

    Il cherche la clairière

    Où des tapis de fleurs

    Encerclent la chaumière

    De Merlin l'Enchanteur.

     

    Il parle avec les bêtes

    Qu'il préfère aux humains

    Et fait mille conquêtes

    Au hasard des chemins ;

     

    Aux grenouilles des mares,

    Il donne des leçons

    Pour que leurs chants bizarres

    Ravissent les poissons.

     

    Contournant les villages,

    Il avance à grands pas

    Et commande aux nuages...

    Qui n'obéissent pas !

     

    Un jour, sur votre route,

     Si vous le rencontrez,

    ça ne fait aucun doute,

    Vous le reconnaîtrez,

      

    Car, comme tout poète,

    Il a le ventre creux

    Et du vent plein la tête,

    Mais, libre, il est heureux.

     

    Sur un conseil, j'achève

    De faire son portrait :

    Ne brisez pas son rêve,

    Je crois qu'il en mourrait.

     

    Le rêveur

     


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  • « Quel chapeau vais-je mettre avec cette toilette ? »

    S'interroge en son for, la jeune Midinette.

    Aujourd'hui, c'est dimanche et dans quelques instants,

    Jules l'emmènera sur le bord des étangs,

    Ils iront canoter, et lui tiendra les rames

    Car c'est un gentleman, galant avec les femmes !

    La brise ondulera la surface des eaux

    Déformant les reflets allongés des bouleaux ;

    Puis le soir, un orchestre, au fond d'une guinguette,

    Jouera jusqu'au matin des airs de bal musette ;

    Et quand ils rentreront... au lever du soleil,

    Ils iront travailler les yeux pleins de sommeil.

     

                         Peinture d'Auguste Renoir


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  •  (lire la première partie)

    Alexis a beau retourner le problème dans tous les sens, il ne comprend pas : comment peut-il avoir "remonté" le temps ? Physiquement — pour autant qu'il se souvienne de ses cours de physique — ce n'est pas possible ; il aurait fallu pour cela qu'il se déplace plus vite que la lumière ! 300.000 kilomètres à la seconde ! Il en était bien loin.

    Profondément plongé dans ses réflexions, il ne voit pas entrer dans la pièce le Lapin blanc. Cette fois, celui-ci ne court plus ; il s'approche en silence d'Alexis et lui frappe sur l'épaule. Surpris, le garçon se retourne brusquement en sursaute.

    — Je vous ai fait peur ?

    — Ah ! c'est vous !

    — Voulez-vous m'excuser pour tout-à-l'heure ? J'étais très pressé...

    — Mais vous êtes tout excusé.

    — La Reine est très stricte sur les horaires, surtout quand il s'agit de son courrier.

    — Je la comprends. Et vous lui portiez un courrier important ?

    — Non, aucun, mais ce n'est pas une raison pour être en retard.

    Alexis, étonné, ne dit plus rien et le Lapin non plus. Après quelques instants de silence, le garçon demande :

    — Puis-je vous poser une question ?

    — Faites.

    — Quand je suis revenu dans cette pièce, j'ai constaté que ma montre indiquait la même heure que celle à laquelle je l'avais quittée. Pourriez-vous m'expliquer ce mystère ?

    — Il n'y a là aucun mystère.

    — Ah !

    — Mais pour l'expliquer, c'est autre chose. Vous devriez poser la question au professeur Brioché .

    — Le professeur Brioché ?

    — Oui, c'est un grand savant spécialiste des questions spatio-temporelles.

    — Où puis-le le trouver ce professeur ?

    — Dans son bureau, évidemment.

    — Où se trouve son bureau.

    — Mais là, le Lapin lui montre le mur, juste derrière.

    — Et comment y arriver ? Nous sommes prisonniers dans une pièce où la seule issue n'en est pas une.

    — Décidément, il faut tout vous expliquer ! Demandez à Léon Dutilleul , il va vous y conduire.

    — Dutilleul ?

    — C'est le meilleur guide qui soit.

    — Et où est-il ce Dutilleul ?

    — Mais là, à côté de vous.

    Alexis tourne la tête et voit un homme coiffé d'un chapeau melon, petite barbiche en pointe et binocle sur le nez, l'image du parfait employé de ministère. Profitant de ce moment d'inattention du garçon, le Lapin en profite pour disparaître.

    — Monsieur Dutilleul ?

    — Lui-même.

    — Il paraît que vous pouvez me conduire auprès du professeur Brioché...

    — Quand il vous plaira.

    — Mais comment faire ? Nous sommes enfermés.

    — Pas le moins du monde, il nous suffit de passer au travers de ce mur, le bureau du professeur Brioché est juste derrière.

    — Vous vous moquez !

    — Mais non, pourquoi ?

    — Passer au travers d'un mur ! Ça n'existe que dans les contes fantastiques.

    — Mais vous êtes dans un conte fantastique !

    Alexis reste bouche bée. Puis, reprenant quelque peu ses esprits :

    — Tout ceci est donc un conte ? Et j'en suis le héros...

    — Tout de suite les grands mots! Comme vous y allez ! Vous en êtes tout au plus un personnage secondaire, un figurant. Le seul héros ici, c'est le Temps.

    — Ah, je commence à comprendre...

    — Cela m'étonnerait ! Alors, nous y allons ou pas chez le professeur Brioché ?

    Abasourdi et résigné, Alexis laisse Léon Dutilleul le prendre par la main et tous deux traversent le mur.

     

    De l'autre côté, ils découvrent un vieux monsieur qui semble être en pleine méditation si l'on en juge par la position de lotus qu'il a adoptée. Devant lui, une table de travail est recouverte d'une multitude de feuilles sur lesquelles des calculs s'alignent en tous sens. Le sol, autour de lui, est jonché de bouts de papiers chiffonnés. Les murs disparaissent derrière des étagères remplies de livres, sauf à l'endroit où se trouve un tableau sur lequel sont écrites des formules incompréhensibles pour le commun des mortels. Il s'agit certainement d'un code, pense Alexis. 

    Brioché ne semble pas s'être aperçu que des visiteurs sont entrés. Afin d'attirer son attention Dutilleul toussote et le professeur tourne enfin la tête.

    — Professeur, je vous ai amené un nouvel élève désireux d'apprendre comment fonctionne le Temps.

    — Très bien, très bien, mon ami, nous allons voir cela. Mais... est-ce une montre que je vois à votre poignet ?

    — Oui...

    — Elle fonctionne ?

    — Oui.

    —Donnez-moi vite cela, petit malheureux. Vos êtes ici dans un temple dédié au Temps et je ne saurais tolérer que vous l'enfermiez dans un ridicule petit boitier. Le Temps doit être libre de s'écouler comme il lui plaît. Allons, donnez-moi cette minuscule cellule où vous le tenez prisonnier, je dois absolument vous la confisquer !

    Alexis enlève sa montre et la donne au professeur qui se dirige vers une armoire vitrée et la dépose au milieu de toutes sortes d'autres instruments utilisés pour mesurer le temps qui passe : sabliers, clepsydres, pendules, horloges, montres, etc. Toutes complétement décortiquées, exhibant leurs entrailles faites de balanciers, pivots et rouages divers mais pas d'aiguilles, pas de chiffres pour marquer l'heure. 

    — Alors, dites-moi, jeune homme, que désirez-vous savoir ?

     

    Alexis raconte alors au professeur la petite aventure qu'il a vécue et son étonnement lorsqu'il a constaté que, à son retour dans la pièce de départ, l'heure indiquée à sa montre était identique à celle qu'il avait lue avant son départ. Le professeur l'ayant écouté attentivement, lui dit alors :

    — Et que ne comprenez-vous pas ? C'est pourtant tout à fait logique.

    — Ah, vous trouvez qu'il est logique de remonter le temps ?

    — Mais vous ne l'avez pas remonté, petit ignorant, vous l'avez descendu.

    — Alors là, je comprends de moins en moins.

    — Bien, nous allons repartir de zéro. Imaginez que vous êtes assis sur le bord d'une grande étendue d'eau et que rien ne vous permet de dire si elle est immobile ou si elle est en mouvement. Est-ce un lac ou est-ce un large fleuve tranquille ? Impossible de le dire : rien ne bouge. Jetez-y un bouchon. S'il reste à l'endroit où il est tombé, c'est un lac. Mais s'il s'éloigne de vous, c'est un fleuve qui s'écoule lentement vers son aval. Vous me suivez ?

    — Jusque là, oui. Mais je ne vois pas le rapport...

    — Patience mon garçon, patience. Supposez à présent que vous vous levez et que vous marchez vers l'amont. Si vous regardez derrière vous, vous avez l'impression que le bouchon s'éloigne plus vite. Oui ?

    — Oui.

    — Par contre, si vous faites demi-tour et que vous marchez  vers l'aval, cette fois, vous avez l'impression que le bouchon s'éloigne moins vite. Toujours d'accord ?

    — Oui.

    — Pressez le pas... encore un peu. Et voilà, vous avez rattrapé le bouchon ! Vous êtes revenu dans la position initiale ! Vous avez compris ?

    — Vous voulez dire que...

    — Eh oui, tout à l'heure, vous avez emprunté le couloir dans lequel le Temps s'écoule. Vous ne l'avez ni senti, ni vu, bien entendu, puisque le Temps est inodore et incolore : pas d'odeur, pas de couleur. Et ceux qui disent parfois que le Temps, c'est de l'argent se trompent car l'argent sent mauvais et a la couleur du vice. Mais passons. Au début, vous êtes allé vers l'amont — à contretemps devrais-je dire — et ensuite, vous êtes revenus vers l'aval. Vous n'avez donc pas « remonté » mais « descendu » son cours. Parlant de cours, le mien est terminé. Je vous ai donné un peu de mon temps, mais pas trop car le temps c'est précieux. Au revoir.

    Et le professeur se replonge dans sa méditation sans plus accorder la moindre attention à la présence de ses deux visiteurs. Léon Dutilleul pousse alors Alexis —  qui n'a pas encore bien saisi tout ce que le professeur lui a expliqué — vers le mur et ils se retrouvent tous les deux dans la pièce d'à côté. A peine y sont-ils arrivés que Léon Dutilleul disparaît aussi mystérieusement que lorsqu'il y est apparu.

    Alexis ressent le besoin de réfléchir posément à tout ce qui lui a été dit. Il va vers un angle de la pièce pour s'y asseoir et là, une nouvelle surprise l'y attend : il voit les débris de la montre que le Lapin blanc avait jetée à terre. Mais les morceaux qu'il voit ne sont pas sur mais sous la dalle transparente.

     (à suivre)

    Notes

    Pour rappel :

     

    [1] Pancrace Eusèbe Zéphyrin Brioché est un personnage créé par Christophe en 1893 (plus connu sous le nom de Cosinus)

    [2] Léon Dutilleul est le héros du roman de Marcel Aymé : Le Passe-muraille.


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  •  

    Il régnait dans cette pièce une atmosphère étrange. Le silence semblait palpable, presque solide et elle baignait dans une lumière légèrement bleutée. Pourtant, Alexis n'arrivait pas à déterminer d'où elle émanait : aucune fenêtre, aucune source lumineuse. En outre, il n'y avait pas d'ombre portée autour de lui ! On aurait dit que la lumière sortait de partout... et de nulle part à la fois. Plus étonnant encore, le sol était fait de vingt-cinq dalles de verre, carrées, les unes transparentes, les autres bleues et opaques, le tout formant un damier de cinq sur cinq. Les murs étaient pareils au sol — ce qui fait que la pièce était parfaitement cubique — si ce n'est que les dalles transparentes étaient cette fois d'un blanc laiteux et que sur une des parois manquaient deux dalles, le trou laissé par elles marquait le point de départ d'un long couloir. Quant au plafond, il dessinait un carré blanc. En regardant au travers des dalles transparentes, Alexis constata qu'il y avait en dessous une pièce parfaitement identique à celle où il se trouvait.

    Comment était-il arrivé là ? Il réalisa tout-à-coup qu'il n'en savait rien. C'était comme s'il se réveillait soudain d'un long sommeil et qu'il se trouvait dans une chambre inconnue. Et au moment précis où il pensait cela, sa montre émit un tic-tic-tic : c'était l'heure à laquelle il se levait habituellement le matin. Il était donc six heures. Mais il s'aperçut qu'il était tout habillé, il ne sortait donc pas de son lit. Quoique perturbé par cette situation étrange, il éprouva une satisfaction en constatant qu'il gardait malgré tout ses facultés de déduction. Il rassembla son courage et, comme il n'y avait qu'une issue possible, son choix fut vite fait. Il décida d'explorer le couloir qui s'ouvrait devant lui. La même lumière bleuâtre l'éclairait ; il était parfaitement rectiligne et, très loin, Alexis sembla distinguer une sortie. Il s'engagea donc résolument dans le tunnel et marcha d'un pas régulier, ni trop lent, ni trop rapide afin de ménager ses forces car il ignorait le temps qu'il mettrait pour atteindre la sortie. Il avait l'impression de ne pas avancer entre ces murs parfaitement uniformes et la sortie ne semblait pas se rapprocher. Il avait regardé sa montre à six heures trente, sept heures, sept heures trente... et il lui semblait être toujours au même endroit. Finalement, il se força à ne plus regarder l'heure avant d'être arrivé et avança comme un automate.

    Il parvint enfin à l'autre bout du couloir.  Après un instant de soulagement, il fut forcé de constater qu'il avait débouché dans une pièce en tous points identique à celle qu'il avait quittée... trois heures et demie auparavant : sa montre indiquait neuf heures trente !

    Il avait besoin de réfléchir et surtout de se reposer. Il se laissa glisser le long d'un mur et s'assoupit presque aussitôt.

    Tout-à-coup, Alexis fut réveillé par un bruit de galopade qui venait du couloir. Et quelques secondes plus tard, il vit un lapin blanc entrer en courant dans la pièce. Il était en jaquette, tenait un parapluie et une énorme montre à gousset était suspendue par une chaîne à son cou. Il répétait constamment :

    — J'ai perdu mon temps ! J'ai perdu mon temps !

    Voyant Alexis, il lui demanda :

    — Auriez-vous l'heure, s'il-vous-plaît ?

    Surpris, Alexis dit :

    — Mais... n'êtes-vous pas le Lapin d'Alice ?

    Sans répondre, le Lapin redemanda :

    — Auriez-vous l'heure, s'il-vous-plaît ?

    — Regardez donc à votre montre !

    — Je vous dis que j'ai perdu mon temps.

    — Je ne vois pas le rapport.

    — Vous ne voyez pas que ma montre n'a plus d'aiguilles !

    Et de colère, il arrache sa montre et la jette à terre.

    — Oh ! excusez-moi, dit Alexis, il y a un instant, il était neuf heures trente.

    — Oh lala ! Je suis très en retard, je dois me dépêcher de porter le courrier de la Reine de Cœur.

    Et, reprenant sa course, il se précipita vers le couloir par lequel il était venu.

    — Pourriez-vous m'indiquer la sortie ? cria Alexis.

    Mais, trop tard, le Lapin avait disparu.

    C'était sûrement un rêve, se dit le garçon. Il se frotta les yeux, inspira profondément pour reprendre ses esprits et... vit sur le sol les débris de la montre : il n'avait donc pas rêvé ! Ou alors, il commençait à perdre la raison.

    Alexis tâtonna le long des murs dans l'espoir de découvrir un passage secret, mais en vain. Il n'y avait donc pas d'autre solution que de retourner dans la pièce de départ. Il regarda sa montre — il était dix heures quinze — et se mit donc en route. S'il pressait le pas, il calcula qu'il devait être revenu à son point de départ vers treize heures. Le trajet de retour lui sembla effectivement plus court qu'à l'aller. Et quand il sortit du couloir, il regarda sa montre et constata qu'il était... six heures du matin ! Non seulement il avait fait le chemin dans l'autre sens, mais le temps s'était aussi écoulé à l'envers  !

     

    (lire la suite)

     

     

     

     

     

     


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  •  

     

    Je me souviens de cette nuit

    Que nous avons passée ensemble.

    Oh oui ! Bien sûr, le temps s'enfuit,

    C'était hier... Non ? Il me semble...

     

    C'était.... Voilà bien, bien longtemps !

    Mais oublier ? C'est impensable !

    Nous avions tous les deux seize ans,

    L'âge où l'on n'est pas raisonnable,

     

    L'âge où notre unique horizon

    Est fait de fugues, de folies,

    Qui nous font perdre la raison

    Quand les filles sont si jolies.

     

    Quand, au matin, tu m'as quitté,

    Je ne savais si notre histoire

    Était rêve ou la réalité,

    Je n'arrivais pas à y croire.

     

    Mais le destin était jaloux

    De nous, ô ma belle inconnue,

    Il m'a frappé de son courroux

    Et je ne t'ai plus jamais vue.

     

    Vois-tu, maintenant, je suis vieux

    Et je voyage en ma mémoire ;

    Aussi, quand je ferme les yeux

    Je vis dans un monde illusoire.

     

    Remontant des fonds abyssaux,

    J'entends ta voix, elle m'appelle...

    Mais ce ne sont que des oiseaux

    Qui chantent la saison nouvelle.

     


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