• La dernière carte

     

    Il n'est que 19h30. Ce n'est pas encore l'heure du journal télévisé.

    Pour passer le temps, le vieil homme s'assied devant sa table, sort un jeu de carte du tiroir et commence à l'étaler sur le tapis pour faire une réussite. La réussite, il l'a connue — l'échec aussi parfois —  mais au total, les réussites ont effacés les échecs. Quant aux cartes, il en a manipulées de nombreuses durant son existence : ce furent d'abord les cartes d'état-major quand il était en campagne, puis les cartes du pouvoir lorsqu'il s'est lancé en politique.

     

    Aujourd'hui, les seules cartes qu'il tient encore en main, ce sont celles du jeu de bridge : elles sont devenues ses amies.

    La première carte qu'il retourne, c'est le roi de cœur ; et le roi de cœur, c'est Charles. Charles Ier, plus connu sous le nom de Charlemagne, ou peut-être Charles VII, le roi que Jeanne d'Arc fit couronner. Les avis sont partagés là-dessus. Mais si le vieil homme l'aime particulièrement, ce n'est pas parce que c'est le roi de cœur, non, c'est parce qu'il se prénomme Charles, comme lui.

    Sur le roi rouge, il couche une dame noire : Argine, la dame de trèfle. Le joueur a un léger sourire : le roi de cœur ne peut donc être que Charlemagne puisque Argine était l'une de ses concubines ! Argine, anagramme de Regina, lui a d'ailleurs donné deux garçons, Drogon et Hugues, le premier fut vicaire du Saint-Siège et le second archichancelier de son demi-frère Louis Ier le Pieux.  Étonnant ! Toute l'histoire de France dans les cartes ! Certains y lisent l'avenir, mais elles racontent bien mieux le passé !

    Sur la dame noire, il faudrait un valet rouge. Mais là, la chance ne lui sourit plus: c'est Hogier qui vient. Hogier, ou Otgar, le valet de pique. Otgar de Danemark qui, après avoir été l'un des douze pairs de Charlemagne prit les armes contre lui. Et le vieil homme se souvient que lui aussi a parfois été trahi. Mais Otgar, lui, avait une bonne raison puisque son fils a été tué par un des fils de Charlemagne.

    Pour couvrir la dame de trèfle, il faudrait absolument retourner Lahire ou Hector, les valets de cœur et de carreau. Le vieil homme s'apprête à retourner un nouvelle carte et au moment où il la touche, il ressent une violente douleur. Il se tourne vers sa compagne assise près de lui et dit 'j'ai mal au dos"... et il s'effondre sur ses cartes.

     

    Dans son livre, "OUI. Mais quelle est la question ?", Bernard Pivot s'est beaucoup interrogé sur la nature de cette dernière carte. C'est d'ailleurs sa réflexion  qui m'a inspiré ce petit texte. Et comme Pivot, nous ne saurons jamais qu'elle carte a touché le général De Gaulle juste avant de son départ.

    C'était le 9 novembre 1970, voilà exactement 48 ans.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 8 Novembre à 18:02

    Encore une fois, tu me touches avec tes mots...........

    Hé oui c'était le 9 novembre mais j'avais 5 ans...Mes parents en parlaient à la maison.

    J'aime bien cette histoire de cartes aussi qui te servent de fil pour ton récit !

    Edgard, à chaque texte , tu m'épates un peu plus........Que de talent pour les mots

    et que d'émotions tu transmets........Merci beaucoup...........

    Allez disons que c'st Judith qu'il à touché pour que la mort soit plus douce et sans souffrance.......Sa dame de coeur.........

    ♥♥♥♥

     

      • Ed
        Vendredi 9 Novembre à 16:33

        Merci Ghislaine.

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