• Retrouvailles

     

    Le ciel saupoudrait sur Paris une pluie fine et froide, et comme lui, j'étais d'humeur maussade. J'attendais un métro qui n'arrivait pas lorsque j'entendis derrière moi :

    Ciao professore !

    Me retournant, je vis une jeune femme qui me souriait.

    Elle dut lire dans mon regard combien j'étais dérouté par la défaillance de ma mémoire car elle ajouta :

    Venezia, San Marco, Correr... Graziella !

    Il ne me fallut qu'une seconde pour reconnaître en elle la jeune fille qu'autrefois j'avais rencontrée à Venise. Le seul mot qui me vint à l'esprit fut :

    Orfeo...

    Ed Euridice ! répondit-elle en riant.

    Graziella ! Je lui avais donné ce nom en souvenir du roman de Lamartine.

    La première fois que je l'avais vue, c'était au musée Correr. Elle était assise devant Orphée, de Canova, et le croquait. J'étais resté un long moment à la regarder et je ne saurais dire de qui, d'elle ou de l'Eurydice au pied de laquelle elle se trouvait, j'admirais le plus la beauté. Quand elle rangea son bloc et ses crayons, je lui proposai comme une chose toute naturelle de venir prendre un café à la terrasse de l'hôtel San Marco où j'étais descendu. Elle accepta.

    Elle m'expliqua qu'elle étudiait l'histoire de l'art. Comme c'était la première fois que je venais dans la cité des Doges, elle me proposa de jouer les guides pour me faire découvrir SA ville ; les quinze jours qui suivirent furent les plus délicieux de toute mon existence.

    Et voilà que le hasard nous remettait en présence... vingt ans plus tard.

     

    La rame de métro entra dans la station, les voyageurs se précipitaient pour y prendre place. La bousculade, qu'en d'autres temps je n'aimais guère, m'accorda ce jour-là une faveur : un mouvement de foule nous rapprocha, nous obligeant à nous serrer l'un contre l'autre. Quand la cohue cessa, elle ne s'écarta pas. J'ai pris doucement son visage entre mes mains et lui ai            dit : elle avait seize ans ! - Oui, seize ans ! et cet âge

                                                   N'avait jamais brillé sur un front plus charmant !

                                                   Et jamais tout l'éclat de ce brûlant rivage

                                                   Ne s'était réfléchi dans un oeil plus aimant !

                                                    ...

                                                    Que son oeil était pur, et sa lèvre candide !

                                                    Que son ciel inondait son âme de clarté !

                                                   Le beau lac de Némi qu'aucun souffle ne ride

                                                   A moins de transparence et de limpidité !

     

    Et sa voix se mêlant à la mienne :    

     

                                                   Mon image en son coeur se grava la première ;

                                                    Comme dans l'oeil qui s'ouvre, au matin, la lumière ;

                                                   Elle ne regarda plus rien après ce jour ;

                                                   De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour !

     

    Autour de nous, quelques passants s'étonnaient de voir un aussi vieux monsieur étreindre si tendrement, sur un quai, une femme bien plus jeune que lui. Mais nous nous moquions éperdument de leurs qu’en-dira-t-on.

     

    Graziella mia, viens, veux-tu que je te montre comment Psyché fut ranimée par le baiser d'Amour ?

    Je vis alors se dessiner sur ses lèvres  ce même sourire, enjôleur et mystérieux, qui m’avait tant séduit le premier jour à Venise.

     

    __________________________________________________

    Illustrations : sculptures d'Antonio Canova

    En haut à gauche : Eurydice   (musée Correr à Venise)

    En haut à droite :   Orphée      (musée Correr à Venise)  

    En bas : Psyché ranimée par le Baiser d'Amour  (musée du Louvre à Paris)

     

    Les vers sont extraits du poème Premier Regret d'Alphonse de Lamartine.        

     


  • Commentaires

    1
    Lundi 9 Septembre à 08:37

    Bonjour Ed

    L'amour n'a pas d'âge dis t on..........

    Quel texte romantique ces retrouvailles........

    Ce n'est pas grave si on ne participe pas à un atelier tu sais.

    Il faut que ce soit par plaisir et non par obligation.......

    Merci à toi Ed pour cette belle participation

    Bonne semaine à toi..........

      • Lundi 9 Septembre à 18:18

        Chère Ghislaine,

        Ecrire m'est toujours très agréable. Cela me permet d'échapper pendant quelques instants à la grisaille du monde, de la même manière que la lecture me permet d'entrer dans les univers d'autres personnages. Si en plus, c'est pour ton atelier, le plaisir en est encore accru.

        As-tu vu le film de René Clair, Les Belles de Nuit ? Je suis un peu le Claude (Gérard Philippe) mais chez moi, les rêves sont mes écrits. Chacun s'échappe du quotidien comme il peut !

        Bises.

    2
    Lundi 9 Septembre à 08:45

    De magnifiques retrouvailles et quand l'amour est là, peu importe les différences d'âge.

    Bises bon début de semaine

      • Lundi 9 Septembre à 18:26

        Bonjour Zaza, oui, mais comme le disait Serge Reggiani :

         

        « Il suffirait de presque rien,

        Peut-être dix (vingt ?) années de moins,

        Pour que je te dise "Je t'aime". 

        Que je te prenne par la main

        Pour t'emmener à Saint-Germain,

        T'offrir un autre café-crème... »

    3
    Jeudi 19 Septembre à 12:38

    Oui j'ai vu " les belles de nuit "" il y a fort longtemps........

    Ah Gérad Philippe avec son regard séducteur et attachant.............

    Continue d'écrire cher Ed.............Cela me plaît tant..........

    Bises du sud...........

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